Présentation

Le Groupe de recherche sur les mutations du journalisme s’est donné pour mandat de rendre compte des transformations, dans la longue durée, du journalisme en tant que pratique culturelle, en prenant le cas québécois comme terrain d’investigation. Nous avons entrepris, premièrement, de décrire les états historiques successifs du journalisme dans ses diverses dimensions, de la création des premiers journaux jusqu’à nos jours, deuxièmement d’identifier les conditions économiques, techniques, culturelles et sociales, extérieures au journalisme lui-même et susceptibles d’en expliquer les transformations et, troisièmement,  d’élaborer une théorie sur les changements paradigmatiques du journalisme qui met en rapport les changements dans l’environnement des médias et du journalisme, les transformations dans la nature et le fonctionnement des médias et, finalement, l’évolution du journalisme lui-même en tant que pratique discursive.

Nous envisageons le discours journalistique non seulement dans ses spécificités et ses déterminants mais aussi dans ses relations d’influence mutuelle avec les autres formes de discours publics (politiques, religieux, administratifs, publicitaires, scientifiques, etc.) qui tous participent au même système de communication publique. Ce système est constitué de l’ensemble des instances et des règles qui concourent à la production et à la circulation des discours publics sur les affaires publiques, c’est-à-dire des discours énoncés publiquement, le plus souvent par le fait d’une médiation, et qui sont considérés, du moins par ceux qui les énoncent ou les médiatisent, dignes d’une attention publique. Le journaliste y joue bien sûr un rôle central et double, à la fois en tant qu’agent autonome de la communication (qui parle pour lui-même) et en tant qu’instance de médiation des discours des autres (qui fait parler autrui). Nous nous intéressons à la relation dialectique qui s’instaure entre les transformations du journalisme dans la longue durée et les transformations des pratiques discursives des autres acteurs sociaux (les gouvernants, les institutions, les corps constitués, les mouvements sociaux, etc.) engagés dans la production des discours publics.

L’idée que nous avancions dès 1992 (Charron, 1992) selon laquelle le journalisme contemporain connaît une crise historique a perdu son caractère hypothétique pour entrer dans le domaine des évidences. Les conditions générales dans lesquelles les journalistes exercent leur métier connaissent, en effet, des changements profonds, notamment sur les plans économique (concentration et financiarisation de la propriété des médias, convergence dans les industries de la culture, intensification de la concurrence, crise du financement publicitaire, développement d’une culture de la gratuité, déclin des journaux, etc.), technique (numérisation et mobilité des supports, croissance exponentielle de la capacité de transmission des systèmes de télécommunication, internet, développement des médias socio-numériques, etc.), politique (privatisation, déréglementation, remise en question du rôle de l’État), culturel (individualisme, relativisme des valeurs, crise des institutions, métissages culturels, etc.) et professionnel (raréfaction et précarisation des emplois de journaliste, crise de confiance de la population à l’endroit des journalistes, brouillage des frontières entre les métiers de la communication, etc.). Tous ces changements, et bien d’autres sans doute, se combinent pour créer un contexte nouveau qui condamne les journalistes, ceux de la presse audio-visuelle comme ceux de la presse écrite, à remettre en question leurs pratiques anciennes. L’espace public est sursaturé de messages de toutes sortes et il devient de plus en plus difficile de susciter et de retenir l’attention du public. Le journalisme traditionnel, inspiré par l’idéal d’une information factuelle et objective, est en voie d’être remplacé par des formes journalistiques d’abord destinées à capter l’attention du public et à établir avec lui un rapport d’intersubjectivité et de fidélité, et qui accordent plus d’importance et de légitimité à l’expression de la subjectivité et de l’émotion. Dans ce contexte, le compte rendu des faits est dévalorisé au profit du commentaire, de l’opinion, du « point de vue». Les frontières entre les genres journalistiques deviennent mouvantes et poreuses; des métissages se créent entre l’information et les autres formes du discours médiatique (la fiction, le divertissement, l’humour, la conversation, etc.). À telle enseigne que plusieurs se demandent si le journalisme a un avenir.

C’est en dehors de toute considération normative que nous abordons ce thème de la crise du journalisme. Nos analyses obéissent à trois principes: Premièrement, nous considérons le journalisme en tant que pratique discursive dont l’état et les transformations s’expliquent par les conditions sociales de sa production. Deuxièmement, nous abordons la question du changement dans la longue durée (ce que les sociologues du journalisme n’ont pas tendance à faire) de manière à montrer que la crise actuelle peut et doit être comparée à d’autres crises structurelles qui ont ponctué l’histoire du journalisme depuis la création des premières gazettes. Troisièmement, nous accordons une grande importance à l’ancrage théorique de nos travaux empiriques (ce que les historiens de la presse et du journalisme n’ont pas tendance à faire) de manière à proposer un cadre conceptuel général apte à expliquer le changement dans les pratiques journalistiques (et plus largement dans les pratiques médiatiques) et à en décrire les modalités. Il s’agit d’intégrer dans un cadre de pensée cohérent toutes les dimensions du journalisme, de la dimension cognitive jusqu’au marché médiatique, en passant par l’entreprise de presse et l’organisation professionnelle, cadre à partir duquel on peut rendre compte du changement.

Nos analyses des transformations dans la longue durée du journalisme en tant que discours se fondent sur un schéma de pensée que nous évoquons ici à grands traits en soulignant trois propriétés générales du journalisme, à savoir son caractère normalisé,  médiatique et contingent.

Le journalisme est une pratique discursive normalisée qui consiste en la production systématique de textes conformément à un ensemble de règles plus ou moins formelles. Certes, la pratique concrète du journalisme est très variable suivant un grand nombre de paramètres (le type de support technique, le cadre organisationnel des entreprises de presse, leurs modes de financement et de propriété, le public visé, les genres médiatiques, etc.). Pourtant, malgré cet effet de « dispersion » (Ringoot et Utard, 2005) la pratique de ceux et celles qui se réclament du journalisme et à qui on reconnait le statut de journaliste partage certains traits communs, une sorte de « noyau dur » qui définit le journalisme en tant qu’institution et qui rend cette pratique discursive reconnaissable en tant que journalisme. Le caractère régulé de cette pratique implique en amont, un dispositif cognitif commun aux journalistes dans un temps et un lieu donnés (ce que nous appelons un « paradigme journalistique ») et, en aval, un corpus de textes portant les traces des règles de sa production. La théorie des changements paradigmatiques du journalisme que nous avons élaborée au fil des années porte sur les transformations de ce noyau dur dans la longue durée.

Le journalisme est aussi une pratique médiatisée qui se réalise dans le cadre d’une organisation médiatique, c’est-à-dire dans un système sociotechnique et économique régi par des règles qui lui sont propres. Cette organisation joue, sur le plan théorique, le rôle d’intermédiaire entre les journalistes et l’environnement social constitué par les lecteurs, les sources d’information, les protagonistes des événements, les bailleurs de fonds, les concurrents, les pouvoirs publics, bref par tous les acteurs individuels et collectifs dont les actions influent directement ou indirectement sur l’organisation médiatique. Les règles de production du discours journalistique (règles discursives) sont subordonnées aux règles qui régissent le fonctionnement de l’organisation médiatique (règles organisationnelles) et qui sont elles-mêmes constamment sous l’influence des changements (politiques, économiques, culturels, sociaux) dans l’environnement. Les règles discursives et les règles organisationnelles présentent donc un degré élevé de congruence : à une structure particulière de médias, sous des coordonnées spatio-temporelles données, correspond, par un jeu constant d’innovation et d’adaptation, un ensemble particulier de règles de production discursive. En conséquence, les facteurs (politiques, culturels, techniques, économiques) qui modifient substantiellement les conditions de fonctionnement des médias influencent pareillement, bien qu’indirectement, les pratiques discursives.

Le journalisme est donc une pratique culturelle contingente. Comme toutes les pratiques culturelles, elle varie dans le temps et l’espace. Ces variations s’expliquent à la fois par une logique de développement interne au journalisme, mais aussi et surtout par les variations dans son environnement ou, plus précisément, par l’ajustement des règles de production discursive (le paradigme) aux règles de fonctionnement de l’organisation médiatique et aux règles qui régissent les actions des acteurs dans l’environnement. Une mutation paradigmatique se produit quand, à la faveur de changements importants et durables dans l’environnement, certains éléments d’une configuration stable de règles subissent des transformations d’une telle ampleur qu’elles entraînent à leur tour une adaptation généralisée des autres éléments et, à la fin, une métamorphose de l’ensemble de la configuration. Ces mutations se réalisent à travers des périodes plus ou moins longues de « crises paradigmatiques » au cours desquelles on observe un degré élevé de non-congruence entre les différentes catégories d’objectifs et de règles, non-congruence consécutive à une reconfiguration des règles de fonctionnement de l’organisation en réponse à des changements profonds et à long terme de son propre environnement économique, politique ou social. C’est une crise de ce genre qui, en Amérique du Nord, a marqué le passage, à la fin du 19e siècle, du journalisme d’opinion au journalisme d’information. C’est aussi, croyons-nous, le même genre de crise que vit aujourd’hui le journalisme.

Mais en faisant du journalisme la « variable dépendante » du modèle explicatif, la théorie demeure incomplète dans la mesure où elle ne permet pas d’appréhender le journalisme au sein du système de communication publique auquel il appartient. Si nous avons raison de croire que, premièrement, le discours journalistique est régi par un paradigme journalistique entendu comme un dispositif sociocognitif propre à un temps et un lieu donnés qui permet au journaliste d’agir et de penser en journaliste et, deuxièmement, que ce discours est le principal lieu de médiation des discours de ceux qui participent ou veulent participer à la communication publique, alors comment considérer que ce paradigme puisse ne pas être en phase, ne pas « faire système » avec les règles qui régissent la production discursive des autres acteurs qui participent à la communication publique ? Autrement dit, le journalisme est une composante d’un système plus vaste de communication publique et les règles qui le régissent doivent être congruentes avec celles qui régissent les autres pratiques discursives qui concourent à ce système. Vu sous cet angle, le journalisme, comme toute pratique de communication publique, n’existe qu’en vertu de règles ou de conventions qui rendent possible l’échange public d’informations et que les participants à la communication publique respectent, qu’ils en aient conscience ou non. On peut dire, dans ce contexte, que le journalisme n’existe que par convention; il est défini par un horizon d’attentes constamment renégociées par les acteurs qui, du point de vue du journalisme, « comptent » : les journalistes eux–mêmes, le public auquel ils s’adressent, les sources d’information qui les alimentent, les patrons de presse et les annonceurs qui les financent, le législateur et autres régulateurs des médias, etc. Il en va de même pour les acteurs qui s’activent dans l’espace public et qui sollicitent l’attention des médias et du public; ils le font en vertu des attentes réciproques qui caractérisent le système de communication publique auquel ils participent. Ils se conforment aux attentes d’autrui et ils attendent en retour que leur droit de parole ainsi que la pertinence et la légitimité de leur propos soient reconnus.

Les notions de système, de règles, de nécessaire congruence, que nous employons ici par commodité, n’impliquent aucun déterminisme. Nous nous intéressons au contraire à la dialectique qui s’instaure entre les éléments du système et aux tensions et déséquilibres par lesquels la configuration de ce système, toujours contingente, est appelée à changer. Nous sommes amenés à considérer le paradigme journalistique dominant dans un cadre spatio-temporel donné comme un révélateur d’un dispositif sociocognitif plus général, une sorte de culture de la communication publique, qui détermine qui peut parler publiquement, de quoi, quand, dans quelles circonstances, à quel titre, etc.   Nous devons donc chercher à caractériser, sur le plan du discours et d’une manière opératoire, la relation dialectique entre le journalisme et les autres instances qui participent à ce système.

CHARRON, J. 1992. « Le journalisme d’information au Québec: un paradigme en crise », Colloque Laval-Louvain, Université Laval, Québec, novembre 1992.

RINGOOT, R. et J.-M. UTARD. 2005. « Genres journalistiques et dispersion du journalisme », dans RINGOOT, R. et J.-M. UTARD, (dir). Le journalisme en invention. Nouvelles pratiques, nouveaux acteurs. Rennes, PUR. p.21-47.